Chère Corinne

par Luc

Chère Corinne,

Permettez moi de vous dédier ce billet, à vous et votre mari ainsi qu’à vos, nos collègues vignerons bio-dynamiciens.
Ce petit billet m’est venu à la lecture de votre blog, déjà excellent dans son contenu quelques semaines après sa naissance.
Vous y racontez avec forces vos bonheurs de « paysanne » (c’est votre mot) heureuse d’écouter et de comprendre ses vignes, plant par plant, parcelle par parcelle. Votre plaisir est communicatif, il me donne envie de vous connaitre et de partager ensemble un peu de cette enthousiasme viticole qui fait notre lien commun.

En même temps vos propos répétitifs sur les méchants vignerons « conventionnels » versus les gentils bios ont une nette tendance à m’agacer… Rassurez-vous, mon agacement n’est que passager, je ne suis pas d’un naturel revanchard et j’adore la discussion. Vous me permettrez alors de vous donner mon point de vue (moins blanc/noir que le vôtre) et je vous donne par avance le droit de réponse dans le prochain billet de ce blog ;-)

Je suis un de ces méchants vignerons conventionnels, je pratique la lutte intégrée avec coeur et passion. Voyons un peu ce qui différencie votre façon de cultiver et la mienne:

  • J’utilise des produits chimiques de synthèse, (à ce titre j’assume de participer à l’enrichissement de l’actionnariat de grandes multinationales …), vous n’utilisez que des produits organiques et « naturels » (je reviens sur mes guillemets plus loin)
  • Je n’effectue aucun apport d’engrais, chimique ou organique. Broyage des bois de taille et mulching de l’enherbement suffisent au maintien de la matière organique et de la vie du sol. Vous n’utilisez que des engrais organiques.
  • Je n’utilise plus aucun insecticide depuis de longues années.
    Deux raisons à cela: Avec l’utilisation de fongicides de synthèse bien choisis (produits bio-techniques très spécifiques) et bien appliqués, la faune auxiliaire (ou utile) du vignoble est préservée et l’équilibre des divers ravageurs se fait naturellement comme en …. biodynamie ;-) .
    Pour lutter contre Eudémis et Cochylis (vers de la grappe) j’utilise des diffuseurs de phéromone placés dans le vignoble chaque saison.
    Vous utilisez des insecticides naturels, naturels d’accord mais insecticide quand même (et je ne reviens pas sur la roténone…). Vous utilisez comme moi des diffuseurs, alors que les phéromones sont un produit de synthèse….
  • Je désherbe une fois par année sous la ligne avec un produit de contact. Il y en a tellement peu sur le commerce que vous le connaissez sans doute… Nos conditions de sol (lourd et profond, peu caillouteux) ne permettent pas d’utiliser des outils mécaniques. (Ou pour être parfaitement honnête, je ne peux l’imaginer sans une explosion des heures et donc des coûts). Vous maîtrisez l’enherbement sous le rang avec des passages mécaniques.
  • Je lutte pour mes vignes (et non pas contre les maladies ;-) ) à l’aide de fongicides. Quels sont-ils? Du soufre mouillable (pas de poudrage, les typhlodromes toussent trop fort), du cuivre (maximum 3kg/ha de cuivre métal par année), et une gamme de produits spécifiques de synthèse (2 applications avec un inhibiteur de la synthèse des stérols, 2 applications avec une stobilurine issue de molécule naturelle (synthétisée pour empêcher sa dégradation par la lumière). Vous utilisez du soufre, comme moi, du cuivre, comme moi et en plus grande quantité, et une série de préparations dynamisées (sur lesquelles je ne m’étends pas, faute de connaissances suffisantes).
  • J’effectue 7 à 9 applications phyto chaque saison, à raison d’intervalle de 10 à 15 jours avec les produits systémiques. Soit autant de passage avec l’enjambeur.
    Les produits bio n’ont qu’une action de contact, nécessitant de revenir après chaque risque d’infection. Soit un nombre élevé de passage.
    Et donc une utilisation accrue de mazout.

Je précise que j’ai donné plus haut les grandes lignes de la lutte bio, il est certain que cela ne reflète pas forcément votre façon de travailler.
Je tiens surtout à souligner le point qui me semble important. Vous cultivez votre vignoble comme bon vous semble et je suis sûr que vous le faîtes très bien et avec une grande passion. Laissez moi travailler de façon (un peu) différente, avec ma passion.
Je l’écris haut et fort; il est possible de cultiver de la vigne en « conventionnel » en respectant le sol, la plante et l’homme. Cela me ferait ultra plaisir que nous trouvions un terrain d’entente sur ce point ;-)
Votre région est un poil éloignée de la mienne, mais sait-on jamais!
Je vous souhaite la meilleure des saisons. Vive la vigne, le vin et ses artisans!

PS: En fouillant un peu sur LPV, j’ai trouvé quelques interventions de votre mari concernant le Château Pontet-Canet dans lequel il est impliqué. L’une de ces interventions mène à cette carte blanche que je partage…

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2 commentaires pour “Chère Corinne”

  1. THEVENET écrit:

    Egalement viticulteur, pratiquant du meiux que possible la lutte raisonnée, je partage complètement votre analyse, je partage également pleinement votre passion. Je conçois mon métier de vigneron champenois exactement comme le vôtre…Ce qui est regrettable, c’est que beaucoup de vignerons communiquent sur la mise en oeuvre de la viticulture raisonnée mais sans réellement la pratiquer…(je parle de ma région viticole…). Bravo pour ce blog. Bien sincèrement,
    Xavier THEVENET

  2. FredMistral écrit:

    Bonjour, voila un sujet épineux. Souvent, les « pro-bio » ou « pro-bio-dyn. » traitent les vignerons « traditionnels » de pollueurs assassins aux bottes des multi-nationales alors qu’à l’inverse, les « traditionnels » traitent les autres d’urluberlus décalés et utopistes.

    La vérité est sans doute quelque part entre deux. Ce n’est certainement pas moi qui la possède…. cependant, notre domaine respecte les règles de la production intégrée (lutte raisonnée) et j’en suis satisfait. Ce n’est pas parfait, mais la philosophie « raisonnée » me convient. Soyez en surs, nous ne traitons pas nos vigne par plaisir. Remplir la tirelire des actionnaires des firmes chimiques n’est pas une grande passion pour moi !?

    Néanmoins, la lutte raisonnée amène une réflexion supplémentaire qui respecte la plante et la faune environnante. Ce n’est jamais parfait, on est d’accord, mais le bio ou la bio-dynamie ne le sont certainement pas non plus !? (p.ex, utilisation illimitée de cuivre en bio).

    Bref, sujet toujours très animé…. au final, chacun travaille selon ses convictions, pour ma part, je suis en paix avec ma façon de procéder.

    Je trouve par contre un peu malheureux de photographier les vignes de ses voisins pour montrer les « empoisonneurs » (http://champdestreilles.over-blog.com/article-19354382.html), ce n’est pas une très bonne preuve d’ouverture d’esprit, j’aurai préféré voir un billet qui donne les raisons et les explications du vigneron en question….. cela aurait été plus constructif, mais ça n’engage que moi…

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